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Le Colosse de Maroussi, roman d'Henry Miller

Le Colosse de Maroussi, écrit en 1941, écrit à la veille de la seconde guerre mondiale, par le grand écrivain que fut Henry Miller est une ode à la vie. Il y exprime son respect, son admiration pour la culture grecque, l’état d’esprit du Grec, la Grèce, où je vis la plénitude du Bonheur.

Je me suis permis de regrouper des extraits de son livre, de les lier ensemble, en modifiant, en supprimant, parfois un mot, un début de phrase, J'ai ajouté des titres, ceci, afin d'homogénéiser le texte final.

Debout dans la tombe d’Agamemnon, Henry Miller a souhaité Paix à tous les hommes et vie plus abondante. Puisse son souhait, un jour se réaliser !

La Grèce révélée

Un ciel noir chargé de nuages menaçantes, au mois de septembre en Crète La Grèce est le seuil sublunaire de l’innocence. Elle demeure depuis toujours, nue et pleinement révélée. Elle change avec les saisons suivant des rythmes harmonieux et souples. La Grèce est un monde de lumière, où histoire et mythologie s’y fondent. La Grèce c’est un peuple passionné, enthousiaste, à l’esprit curieux, possédant le génie de la contradiction, de la confusion, du chaos et d’une générosité presque disparue sur cette Terre. Un peuple hospitalier, amical d’accès et de rapports faciles. Les Athéniens dévorent, presque littéralement les journaux, ils sont perpétuellement affamés de nouvelles.

Le trajet en voiture du Pirée à Athènes est une bonne introduction à la Grèce. Il n’a rien de séduisant. Il incite à se demander ce que l’on est venu faire dans ce pays. Athènes est encore dans les affres de la naissance, perdue, pataude, mais elle a choisi pour s’ériger un site magnifique, l’Acropole. Avoir le sens de la “mesure”, comme disent les français. “Mesure”, quel ignoble petit mot! Ils regardent le Parthénon, le trouvent harmonieux de proportions. Foutaise! Ses proportions sont surhumaines, ce ne sont pas des proportions françaises ! Elles sont divines, parce que le véritable Grec est un Dieu, non pas un être prudent, précis, calculateur, à l’âme d’ingénieur.

Ce qu'elle sera toujours

Le bronze représentant le dieu Paris, exposé au musée d'Athènes En Grèce pourtant, le génie, non la médiocrité est la règle. Aucun pays n’a produit, relativement à sa population, autant de génies. L’Art grec, qui date de cinquante siècles est éternel et sans pareil. Les habitants de ce petit univers vivaient en harmonie avec leur cadre naturel, le peuplaient de Dieux qui étaient autant de réalités et avec lesquels ils vivaient en communion intime.

La poussière, la chaleur, le dénouement, la pauvreté, la discrétion de ce peuple et cette eau partout, dans les petits verres posés entre les couples tranquilles et paisibles, tout cela me donnait l’impression qu’il y avait quelque chose de sacré dans ce lieu, une nourriture qui soutenait. Le verre d’eau; partout, je ne voyais que cela. Je me surprenais à penser à l’eau comme à une découverte. J’ai senti la force nue de ce people, sa pureté, sa noblesse, sa résignation. Le premier mot grec que j’ai appris : “néro” (eau) et quel mot magnifique ! Je commençais à sentir ce qu’est la Grèce, ce qu’elle fut, ce qu’elle sera toujours.

Le Grec s’adapte facilement, n’a pas de peine se faire des amis. Il n’y a pas d’homme plus direct que le Grec. Il devient immédiatement votre ami, il vient à vous de tout cœur. Le Grec ne s’entoure pas de murs; il donne comme il prend, sans restrictions.

Dieu, que j’étais heureux ! Mais heureux pour la première fois de ma vie, ayant pleine conscience de mon bonheur. Etre heureux simplement, ce n’est pas mal, savoir qu’on l’est, c’est un peu mieux; mais comprendre son Bonheur, en savoir le pourquoi et le comment et le sens, continuer à être heureux, l’être et le savoir, cela dépasse le Bonheur, c’est de la félicité.

En Grèce, on est pris du désir de se baigner dans le ciel. On voudrait planer dans les airs comme un ange, ou s’allonger dans l’herbe et dans la transe cataleptique. Mariage de la pierre et du ciel ! L’aube perpétuel du réveil humain !

La patrie des dieux morts

A ceux qui pensent que la Grèce d’aujourd’hui n’a pas d’importance, je dis que l’on ne pourrait commettre erreur plus grande. Comme jadis, la Grèce est de la plus haute importance pour quiconque est à la recherché de soi-même.

Economiquement, elle peut paraître fragile, moribonde, spirituellement elle reste la mère des nations. La Grèce est un pays à la taille de l’homme. Cette patrie des dieux même morts, leur présence s’y fait toujours sentir. Ces dieux étaient de dimension humaine. Chez nous, le lien entre l’humain et le divin est rompu. Les Grecs n’ont pas humanisé les dieux. C’est exactement le contraire : ce sont les dieux qui ont humanisé les Grecs. Le Grec antique était un meurtrier, il vivait au milieu de clartés brutales qui tourmentaient et affolaient l’esprit. Il était en guerre avec tout le monde, y compris lui-même. Ce sont les dieux qui firent le mythe, né de la réalité.

La lumière de la Grèce m’a ouvert les yeux, elle a dilaté tout mon être Ce n’est pas un hasard si ce pays a été de tous temps la terre des héros et des poètes, la terre où l’homme était l’égal des dieux et où les dieux eux-mêmes prenaient stature humaine. Le mythe y est toujours vivant. Les ténèbres ont eu bon recouvrir maintes et maintes fois la Grèce, jamais elles n'ont pu éclipser entièrement l’espoir de la résurrection, la foi de l’homme en l’homme. Etre grec, c’est être humain, dans toute la force et toute la plénitude du terme.

Le Grec recommence tout le temps les mêmes choses, chaque fois comme si c’était la première, il est curieux, avidement curieux, passionné d’expérience. Il cultive l’espérance pour le plaisir. Il aime faire les choses, de tout son corps, de toute son âme, autant dire. Ainsi se perpétue Homère. Pendant des siècles, les Grecs ont eu affaire à l’ennemi le plus cruel du monde; le Turc. Aujourd’hui ces deux peuples, après un échange de population sont devenus amis. Ils se respectent mutuellement. En Grèce l’atmosphère est chargé d’héroïsme en puissance. La femme grecque, le prêtre grec orthodoxe, voilà ceux qui ont ont entretenu l’esprit de lutte. Il n’y a pas plus de Grèce antique que de Grèce nouvelle, il y a seulement la Grèce, monde unique et créé pour l’éternité.

Les Grecs ont survécu à tout, aux pires des régimes, aux infamies les plus cruelles. Rien ne peut souiller la mer grecque, le ciel grec, Et la lumière, cette lumière surnaturelle l’emportera toujours sur tout.

Les Turcs dans leur fureur dévastatrice avaient fait de la Grèce un désert et un cimetière. Les Grecs ont lutté pour reboiser la terre, elle était si maigre, si pelée. La Grèce n’est pas un petit pays, elle est d’une formidable immensité!

La Crète, mère de notre civilisation

Une fresque du palais de Knossos La Crète de l’époque minoenne est un exemple de culture fondée sur la paix, elle est le berceau de Venizélos comme de la Grèce.

Héraklion, sa capitale, est une ville minable, rues et places sont flanquées de bâtiments insensés, consacrés à la Justice, l’administration, à la religion, à l’éducation, à la maladie, à la folie. Héraklion est une ville de cauchemar, un chaos, une anomalie complète, un monument d’hétérogénéité, un décor de rêve, suspendu dans le vide entre l’Europe et l’Afrique. Le Turc l’a brutalisée, elle est un furoncle sur la face du temps.

Non loin, un site qui a suscité nombre de contradictions: le site minoen de Knossos. L’esthétique des travaux de Sir Arthur Evans est contestée. Je lui suis reconnaissant de ce qu’il a fait, de m’avoir permis de descendre le grandiose escalier, permis de m’asseoir sur ce trône merveilleux dont la réplique au Tribunal de la Paix de la Haye, est aujourd’hui , presque autant que l’original, une réplique du passé. Knossos suggère la magnificence, l’équilibre spiritual et l’opulence d’un peuple puissant et pacifique. De toute évidence, les gens du commun y ont joué un grand rôle. On y sent l’influence de l’Egypte, de la femme qui a joué un rôle important dans les affaires de ce peuple en toute égalité. On sent que l’homme de Knossos vivait pour vivre, sans se laisser empoisonner par la pensée de l’au-delà, en extrayant de chaque instant qui passe la joie de la vie. Sa civilisation s’est écroulée il y a 15 siècles, avant la venue du Sauveur et de Moïse, en léguant au monde occidental un héritage unique, le plus grandiose qu’ait connu l’homme jusqu’ici : l’alphabet. De nos jours, la magie s’en est envolée. C’est une forme morte, (Linéaire A) exprimant des pensées mortes.

Lorsqu’on a une lumière comme celle qui existe en Crète, toute laideur s’efface. J’ai pourtant rencontré une Dame, qui disait détester la Crète. Tout est sécheresse, poussière, chaleur. Les beaux arbres de sa Normandie lui manquaient. Personnellement, je trouve ce pays magnifique. J’aime ses routes poudreuses, je voudrais bien y passer le reste de mes jours. J’aime le soleil, la nudité, la lumière, cette Crète si différente que j’avais imaginée dans mes rêves. La Crète a le don d’imposer silence à l’esprit, de calmer le bouillonnement de la pensée.

Vilipendée, trahie, abandonnée

Chaque mètre de cette terre crétoise fut un champ de bataille conquis et reconquis, a été vendu, troqué, hypothéqué, mis à l’encan, rasé par le feu et par le fer, saccagé, pillé, administré par des tyrans et des démons, converti par des fanatiques et des zélotes, trahi, rançonné, vilipendé par les Grandes Puissances de notre temps, ravagé par des hordes, profané par tout un chacun, traqué à mort, comme un animal blessé, terrorisé et laissé pantelant de rage et d’impuissance, fui de tous comme un lépreux, laissé là, oui, à crever sur son fumier et ses cendres. Voilà le berceau de notre civilisation, tel qu’on a fini par l’abandonner et le léguer à ses habitants dénués et privés de tout. Duelle cruelle parodie! Quel destin maléfique!

Cette Terre qui vit naître le plus puissant des Dieux, qui fut la source, la mère, l’âme même du monde hellénique, finit par devenir, il n’y a pas si longtemps, un morceau de la Grèce.

Source : le Colosse de Maroussi de Henry Miller.
Traduction définitive de Georges Belmont.
Edité par :"Le Livre de Poche" - Ainsi que, du même auteur: La crucification en rose et Tropique du Capricorne


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