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Le sujet de la semaine du 2 septembre 2013

L'histoire d'une petite fleur

Les années sombres de la guerre civile, en étaient le sujet. Guerre fratricide, opposant ceux qui refusaient le retour du roi Paul, financés par Tito et dans l’autre camp, les royalistes, financés par les Etats-Unis.

Les années de l'oubli

La guerre 40-45 vient de s'achever, la liesse populaire occulte, sans le vouloir la tragédie grecque.

Même aujourd'hui en Grèce, ces premières années de l’après-guerre, sont effacées des livres d’histoire. Le souvenir de ces milliers de grecs, déportés vers des les îles lointaines se dilue dans l'oubli. Les manuels scolaires évitent de réveiller ces années dramatiques.

Un lieu maudit

De 1947 à 1951, des militaires, des hommes, des femmes et même des enfants, furent envoyés sur l’île de Makronissos. Un camp les y attendait, un camp de concentration, qui ne disait pas son nom ! Qui aujourd’hui, tente de se faire oublier !

La chasse aux communistes

Une traque impitoyable est lancée envers tous ceux suspectés d’être communiste, les arrestations et les déportations massives ont commencé. C’est l’époque de la guerre froide, le monde est divisé en deux blocs et les grandes puissances occidentales, celles de l’Ouest, craignaient le bloc soviétique de l'Est. Les fonds américains du plan Marshall vont donc généreusement octroyer des sommes importantes au régime militaire, à ces forces gouvernementales pro-royalistes, vainqueurs de l’effroyable guerre civile qui fit des milliers de morts, déchira des centaines de familles.

Le camp de Makronissos

Tout communiste, tous ceux qui avaient combattu dans les rangs de l’ELAS, (qui fut le principal mouvement de résistance grec, face à l'occupation durant la Seconde Guerre mondiale), sont considérés comme des hors-la-loi. Les tribunaux militaires de l’époque, ont pour mission de purger le pays de ces mauvais grecs. Des dizaines de milliers seront déportés sur l'île de Makronissos. Ironie de l’Histoire, ce sont eux les résistants, se sont eux qui combattirent le nazisme ! Ils sont traqués, emprisonnés, déportés, certains exécutés, comme des traîtres. Dans ce camp, où l’on torturait, une vie humaine, celle d'un communiste, ne valait pas grand-chose, ce camp qui ne disait pas son nom, s’appelait, centre de d'endoctrinement ! Des ambassadeurs étrangers visitèrent Makronissos, sans évoquer la moindre atteinte à la dignité humaine. Le couple royale, le roi Paul et son épouse la reine Frédérique, y ont effectué une visite, fort médiatisée par une presse, à l’époque hautement surveillée. Des enquêteurs neutres ont visité également les lieux, mais qu’avaient-ils vu ? Etaient-ils libres de leurs mouvements ou étaient-ils placés sous bonne escorte, sous haute surveillance ?

Un des derniers témoins

Bien que les survivants de l’époque soient rares, voulant être documenté, voulant recevoir un témoignage vécu, je me suis rendu au siège du parti communiste de la Canée en 2002. J’y ai reçu une adresse, celle de Charalambos, habitant dans le village de Kourna. Au "kaféino" , je me suis adressé, et une petite vieille, combien alerte, me conduisit à travers des ruelles tortueuses, des chemins escarpés et des marches plusieurs fois centenaires vers une bâtisse en grande décrépitude. Je suis arrivé chez Charalambos, bientôt, je vais en savoir plus !

Les lieux sont modestes, l’accueil chaleureux. Noisettes, pommes, biscuits et bouteille de tsikoudia, remplissent une table chancelante aux pieds meurtris et le récit de Charalanbos commence.

Il aurait été dénoncé par un voisin travaillant à la mairie, emprisonné, envoyé vers un centre de détention à Athènes. Sommairement jugé, il fut envoyé sur une petite île inhabitée, située non loin de Lemnos. Après trois années de détention, il fut transféré à Makronissos, à sa grande surprise, quelques mois plus tard, envoyé à Athènes pour y subir un nouvel interrogatoire. Son épouse avait vendu toutes leurs terres, soudoyé un supérieur. Charalambos était libre !

Les casser, les démolir pour qu'ils signent

Il se rappelle de ses lourdes pierres qui meurtrissaient l’épaule et de ces cailloux, qu’il fallait transporter n’importe où, pour les ramener un peu plus tard ailleurs, puis là- bas, où un théâtre en plein air se construisait, ou plus loin encore, où des répliques des célèbres monuments de la Grèce antique s’érigeaient, s’élevaient lentement à coups de bâton, pour être démolis ensuite. Il se rappelle de ses moments qui usaient les corps, sapaient les forces, démolissaient les résistances.

Pour ce faire, il fallait empêcher la venue du sommeil réparateur. Des dizaines de haut parleurs s’en chargeaient, diffusaient sans cesse chants, slogans et discours patriotiques, comparaient l’idéologie communiste à une maladie dévastatrice, qu’il fallait détruire.

C’est au milieu de la nuit également que l’on venait chercher ceux qui allaient être enfermés près de 15 heures, dans des cages exposés en plein soleil, pas la moindre zone d’ombre, pas la moindre goutte d’eau ! Il se rappelle de ses centaines de tentes, de ses campements pour femmes et enfants ou pour hommes seulement, armés de sentinelles, puis, plus de grand-chose. Le temps avait dilué ses souffrances, ses peurs, sa crainte de mourir, l’angoisse de ne plus revoir les siens.

A Makronissos, ces tortures morales et physiques avaient comme but ultime d’obtenir la signature d’un texte de reniement envers l’idéologie communiste. La nuit, les hauts- parleurs égrenaient à répétition, le nom des repentis.

L'espoir a vaincu la désespérance

A Makronissos, pas de murs que l’on rempli de graffitis, pas d’affiches dénonçant sévices et privations, mais des bouteilles enterrées dans le sol, témoignages nous parvenus lors d'une démocratie retrouvée.

L'âme des poètes disparus

Makronissos a eu ses poètes, parmi ceux-ci, Yannis Ritsos, qui avait rejoint le parti communiste en 1931, convaincu de la nécessité de rejoindre le combat collectif, et déjà maudit sous le joug du général Metaxás en 1936, lorsque son poème Epitaphios fut symboliquement brûlé en public. Il n’a pas connu les sévices lors de sa détention, car sa reconnaissance avait largement dépassé les frontières. Courageux à l’extrême, il ne cessa jamais son combat, il écrivit « Le Mur dans le miroir », journal écrit entre novembre 1967 et janvier 1968, alors qu’il était en captivité sur l'île de Léros pour ses prises de position contre la dictature des colonels (1967-1974). Lors de sa captivité à Makronissos, Yannis Ritsos, chaque jour griffonna sur des paquets de cigarettes ou des morceaux de cartons des poèmes qu’il enterrait dans ces bouteilles, citées antérieurement. Un nous fait ressentir la souffrance vécue et l’espoir qui fait vaincre, de toute beauté !

La petite fleur

Epuisés, en avançant nous avons tracé un demi-cercle
autour de la première petite fleur sortie de la roche
pour ne pas piétiner cette petite fleur.
Nous avons fait un demi-cercle en courant avec les pieds enflés
chargés des plus lourdes pierres du monde
sous les insultes, les coups de pied et les fouets chargés de nos morts
sur nos dos écorchés chargés de notre propre mort,
nous avons fait un demi-cercle pour ne pas piétiner la petite fleur
alors que chaque pas était un coup de couteau en plein cœur
alors que chaque pas était une mort. Si vous allez un jour là-bas,
peut-être le trouverez-vous ce sentier au-dessus de la «7e Compagnie»
peut-être le trouverez-vous, il monte tout droit sur la côte pierreuse
et fait une petite courbe autour de cette petite fleur qui n'y sera plus,
il restera néanmoins cette courbe comme si nous contournions un grand jardin
comme si nous contournions les grilles d'un jardin aux grands arbres fleuris,
comme si nous contournions toute la vie.
Alors peut-être comprendrez-vous combien nous aimions la vie.
Alors peut-être comprendrez-vous pourquoi nous pouvions mourir.

Yannis Ritsos
Makronissos, 1950

Cette île devrait être protégée, comme site historique depuis 1989. Seul le théâtre, centre de « rééducation morale » pour les prisonniers, a été rénové par le gouvernement auquel participait Mélina Mercouri. Depuis lors, tout est abandon.



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